

Le cycle des six quatuors à cordes de Bartók est incontournable. Comme ceux de Haydn et Beethoven, ils couvrent presque toute sa vie créatrice. Ce sont des compositions magistrales et novatrices dans leur sonorité et leur harmonie. Nous avons toujours eu la chance qu’ils soient disponibles dans d’excellentes interprétations ; en fait, chaque décennie depuis la guerre a produit au moins un enregistrement de référence.
Le cycle du Quatuor Stanislas vient d’être publié par Forgotten Records et regroupe des interprétations en concert enregistrées sur une période de dix-huit ans. Basé à Nancy, en France, l’ensemble doit probablement son nom à Stanislas Ier, dernier duc de Lorraine (Nancy étant la ville principale de la région), roi de Pologne exilé dont le séjour à Nancy, dans les années 1750, fut marqué par un grand essor culturel et intellectuel.
Le Quatuor Stanislas a produit de nombreux enregistrements au fil de sa longue carrière, explorant souvent des répertoires rares et intéressants, comme Sauguet et Ropartz. Pour Forgotten Records, ils ont réuni une belle collection mêlant œuvres originales et plus classiques. Nous avions d’ailleurs salué leur intégrale Beethoven lors de sa parution, il y a cinq ans.
J’ai toujours adoré Bartók. De Kossuth (1903) au Concerto pour alto (1945), son catalogue regorge de trésors, et je pourrais défendre sans hésiter au moins 25 de ses œuvres comme de purs chefs-d’œuvre. Originaire de Manchester, j’ai vite découvert son lien avec la ville : à 22 ans, il y fut invité par Hans Richter en 1904 pour une exécution de Kossuth avec le Hallé Orchestra. Il y joua aussi au piano et passa quelques jours à Didsbury, interprétant son Quintette avec piano pour un cercle éclairé de mélomanes. Il revint même l’année suivante, voyageant des plaines hongroises jusqu’au Lancashire profond.
Ses œuvres de jeunesse sont encore marquées par Brahms, Reger et Strauss, comme on pouvait s’y attendre. Mais dès 1908, avec son premier quatuor, il avait assimilé d’autres influences grâce à son ami Zoltán Kodály. La découverte de Debussy fut déterminante, et son intérêt croissant pour l’ethnomusicologie devint bientôt une passion dévorante. Bartók voyagea à travers l’Europe et jusqu’en Afrique du Nord pour collecter des chants populaires, qu’il enregistrait parfois au phonographe.
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Le Quatuor n°1 date de 1908. Le suivant fut écrit entre 1915 et 1917, en pleine guerre. Le troisième, en 1927, marque un tournant : Bartók avait déjà composé ses grandes œuvres scéniques, expérimenté le chromatisme dans ses sonates pour violon, et écrit la Suite de danses. Après une période de silence créatif, ce difficile troisième quatuor précéda de peu le Concerto pour piano n°1. Le quatrième suivit rapidement en 1928, puis le cinquième en 1934. Entre 1936 et 1939, Bartók donna encore Musique pour cordes, percussion et célesta, la Sonate pour deux pianos et percussion, Contrastes et le Concerto pour violon n°2. Son ultime quatuor fut composé juste avant son exil aux États-Unis, à l’automne 1940.
Pour cette critique, j’ai associé chaque quatuor du cycle Stanislas à un enregistrement de référence de ma discothèque. Je dois être honnête : dans les six cas, j’ai préféré mes versions de comparaison. Néanmoins, j’ai sincèrement apprécié les lectures du Quatuor Stanislas et je suis heureux d’avoir passé une semaine entière en leur compagnie.
Le Quatuor Stanislas peint un tableau passionné, plein de cœur et de conviction. Laurent Causse n’a pas peur d’user de vibrato, et le violoncelle de Jean de Spengler assume pleinement le rôle de cœur meurtri.
Le premier quatuor est une œuvre qui va de l’ombre vers la lumière. Le deuxième mouvement, allegretto, est plein de détours et peut sembler assez décousu dans certaines interprétations, ce que je ressens ici avec les Stanislas. Bien qu’il soit joué assez lentement, le flux est au moins maintenu tout du long, et la finition tonale est impressionnante. Lorsqu’ils passent au finale, ouvert par les méditations du violoncelle entouré par l’excitation des voix aiguës, les Stanislas montrent une belle cohésion d’ensemble. Quand la danse rustique démarre enfin, on y trouve de jolis détails et quelques touches de génie. Les Stanislas n’ont pas peur de s’attarder et de créer des effets particuliers. La concision nouvelle de Bartók et sa palette tonale influencée par l’école française sont mises à profit avec grand art dans ce mouvement. On y entend aussi sans filtre les chants populaires au style pentatonique magyar qu’il collectait et dans lesquels il s’immergeait chaque soir. Ce finale de 1908 est sans doute le plus grand moment de musique que Bartók ait écrit jusque-là dans sa vie.
Aussi accomplie soit-elle, l’interprétation des Stanislas ne peut rivaliser avec la splendide version des Takács, vieille de près de trente ans. Le son aérien, combiné au tempo plus rapide des deuxième et troisième mouvements, apporte une concentration qui me manque dans la version plus récente. Les rythmes martelés y sont aussi plus sauvages, et les tensions un peu plus brûlantes. Le timing global des Takács est plus de trois minutes et demie plus court.
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Le n°2 est peut-être le quatuor à cordes le plus accessible de Bartók. Sa forme est en trois mouvements, comme le premier, et suit un schéma lent-rapide-lent. J’ai choisi de me tourner vers le Quatuor de Tokyo chez DG pour cette œuvre. C’était le premier qu’ils ont enregistré dans leur cycle primé. Cela remonte à 1975, même si l’ensemble complet ne fut connu de la plupart d’entre nous qu’en 1981. Dans cette pièce, on entend les derniers échos du Bartók post-romantique. C’est une œuvre passionnée, très personnelle, et j’ai toujours apprécié le soin et la précision que le Quatuor de Tokyo y met. Ils choisissent des tempi amples et font preuve d’une grande sensibilité dans les mouvements extrêmes. Le vieux son DG paraît un peu daté aujourd’hui, mais ceux d’entre nous qui ont « découvert » ces pièces avec ces interprètes ne s’en plaindront pas. Bien sûr, depuis 1981, beaucoup de versions de ce quatuor ont vu le jour, techniquement tout aussi accomplies et souvent bien plus dramatiques rythmiquement. Je concède que le Quatuor Stanislas, dans leur plus ancien enregistrement du coffret (2006), livre une interprétation fougueuse de cette œuvre essentielle. Le premier mouvement possède un joli balancement rythmique et une montée en tension maîtrisée. La structure de Bartók n’est pas révolutionnaire, et les principes de la sonate s’y reconnaissent aisément. Thématiquement, l’œuvre est accessible, et ces thèmes tendus, à la recherche de quelque chose, sont phrasés avec finesse par ces superbes musiciens français, offrant un jeu de quatuor distingué dans cette première partie. L’aspect terrien des motifs rapides et acérés du scherzo est particulièrement mis en valeur par les Stanislas. Plus vivant et urgent que la vieille lecture du Quatuor de Tokyo, cela en impressionnera beaucoup, j’en suis sûr. Leur trio, sensuel et sans longueur, reste aussi marquant. Le dernier mouvement lento possède cette atmosphère triste, nostalgique, de temps de guerre, que j’entends dans des œuvres britanniques de la même époque, écrites durant les années de tranchées. Les Hongrois menèrent une campagne épuisante sur le front de l’Est, dans des conditions tout aussi terribles qu’à l’Ouest. Bartók devait lire chaque jour les nouvelles concernant ses compatriotes sur le front de l’Isonzo, et je perçois cela dans ce finale, une réponse musicale peut-être comparable à celles écrites par Vaughan Williams et d’autres en ces temps. Cette interprétation des Stanislas est, je crois, l’une des plus belles du coffret.
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Le Quatuor n°3 de Bartók est sévère et sans compromis. Il est écrit de façon très concentrée et la plupart des interprétations durent autour de quinze minutes. Bien que la musique soit continue, on peut supposer qu’on pourrait la découper en quatre parties, dans un schéma lent-rapide-lent-rapide. J’ai ressorti un coffret sous-estimé du Quatuor Hagen chez DG, enregistré en deux sessions au milieu et à la fin des années 1990 et publié (mais brièvement) vers 2000. Les deux ensembles se ressemblent dans la prima parte, mais les Hagen sont plus vifs dans la seconda plus animée. La coda finale débute, on le sait, avec un jeu d’archet sul ponticello. Mais en vérité, toutes sortes d’effets sonores avaient déjà été employés avant dans cette œuvre novatrice. Tout est intense et haletant. Les Hagen donnent à la pièce ce qu’elle exige, en tirant parti de sa modernité, et leur virtuosité est manifeste. Le Quatuor Stanislas est enregistré de très près dans cette œuvre. La sonorité met bien en valeur le spectre tonal remarquable que les musiciens créent, mais c’est un peu trop brillant et direct. Les cellules thématiques écrites par Bartók sont souvent courtes et brèves, de quelques notes seulement. C’est ce qu’il en fait qui est impressionnant. J’ai apprécié d’entendre les motifs se transformer et s’épanouir dans la lecture plus mesurée des Stanislas pour la partie turbulente de la seconda parta et la calme ricapitulazione qui suit. Les voix intérieures, essentielles, sont également bien mises en avant. J’ai toutefois entendu des codas plus fluides et plus palpitantes – notamment, je dois le dire, dans ma version de comparaison.
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Le Quatuor n°4 de Bartók utilise une structure en arche à cinq mouvements d’une belle symétrie. Le I est le miroir du V, le II de l’IV, tandis que le mouvement III est un exemple du style « musique nocturne » du compositeur. Pour mesurer au mieux les contrastes de cette œuvre, j’ai comparé le Quatuor Stanislas aux Emerson. Leur enregistrement chez DG a remporté le Gramophone “Record of the Year” en 1989. C’était l’un des premiers coffrets CD que j’ai achetés. Je me souvenais de leur n°4 comme étant rapide et furieux. Leur durée n’était que de 21:22. À comparer avec 25:31 dans le nouvel enregistrement.
Ces deux quatuors centraux sont faciles à admirer, mais difficiles à aimer. Les thèmes y sont dépouillés, rugueux, et l’énergie y est parfois implacable. Le premier mouvement est intransigeant ; j’en ressors toujours meurtri. Le deuxième, un scherzo, soulage un peu mais reste une écoute malaisée – encore rapide et implacable. Les mélodies, conçues chromatiquement, ne révèlent leurs richesses qu’au prix d’une tension permanente. Arrivé au plateau central, c’est un vrai soulagement. Le solo de Jean de Spengler pour le Quatuor Stanislas est, comme toujours, charnu et riche. C’est le Bartók que j’aime le plus. En redescendant le palindrome du quatuor, nous atteignons le deuxième scherzo, écrit entièrement en pizzicato. Enfin, les rythmes anguleux et bondissants du premier mouvement trouvent leur écho dans le dernier. Comme pour le Quatuor n°3, le son est vif et proche. L’ensemble n’est pas tout à fait aussi soudé dans le finale que dans les mouvements précédents ; néanmoins, le groupe s’y engage avec conviction et joue avec un dévouement total.
Le Quatuor Emerson, plus rapide dans les cinq sections de l’œuvre, ne semble jamais en difficulté. Leur son est focalisé, tranchant et coloré. Leur technique, tant admirée à l’époque, reste aujourd’hui encore immensément satisfaisante. Écoutez simplement ce deuxième mouvement spectral – un jeu éblouissant. L’ingénierie sonore est splendide également. Beaucoup de mélomanes ont sans doute découvert les quatuors grâce à ce coffret vénérable, et il doit assurément figurer parmi les meilleurs enregistrements des Emerson.
Pour le majestueux Quatuor n°5, j’ai choisi d’écouter les Stanislas en parallèle avec le coffret le plus récent que je possède, celui du Quatuor de Jérusalem chez Harmonia Mundi. Pour être juste, il n’est pas si récent : il a été enregistré en 2019 et son disque compagnon quatre ans auparavant. Mais ce sont pour moi des versions spéciales. Ce cinquième quatuor, datant de 1934, montre le compositeur en pleine forme, musicalement parlant. Ici abondent mélodie, couleur, vitalité et beauté de forme. Pour beaucoup, moi y compris, c’est le plus grand quatuor de Bartók. Comme le quatrième, il adopte une forme en arche : rapide-lent-scherzo-lent-rapide.
L’interprétation du Quatuor Stanislas, datant de 2023, est hautement accomplie et pleine de vitalité. Le premier mouvement, de style sonate ingénieux, est beethovénien dans sa vision et son intention, sinon dans sa construction « inversée ». L’adagio est rêveur et d’une grande inspiration tonale. Ils en livrent une exécution splendide, aussi fine que n’importe laquelle. Le scherzo central est marqué alla bulgarese. Il débute par de charmants arpèges virevoltant gaiement au-dessus d’une ligne de violoncelle en pizzicato. Le trio est un pur génie ; nul autre au XXᵉ siècle n’aurait pu écrire cette musique, imprégnée de tant d’éléments folkloriques, juxtaposés à une invention rythmique et une maîtrise harmonique aussi remarquables. Des dissonances et des ombres de « musique nocturne » hantent l’andante atmosphérique. Le Quatuor Stanislas adopte un tempo lent, laissant aux effets glacés le temps de résonner et de se construire progressivement, et cela fonctionne bien. On retrouve une démarche similaire dans le dernier mouvement, conçu à grande échelle pour refléter le premier. C’est en réalité un vaste rondo, mais l’intensité y croît d’une manière que Beethoven aurait reconnue, je crois. On peut se rappeler ici le chemin qu’il nous fait parcourir dans sa Cinquième Symphonie peut-être. Comme le Quatuor n°2, c’est l’un des joyaux du cycle du Quatuor Stanislas. (...)
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Le dernier Quatuor à cordes de Bartók ne vit pas le jour sans heurts. Son temps de composition fut un moment capital pour tous les Européens et aussi personnellement pour le compositeur et sa famille. Bartók s’y met à nu d’une manière unique dans son œuvre. C’est une pièce triste ; en fait, chacun des mouvements est précédé d’une devise intitulée mesto, développée à chaque fois différemment. C’est une œuvre d’une grande profondeur émotionnelle, et j’y entends un retrait résigné du monde, graduel au fil des quatre mouvements. Le dernier est absolument désespéré. Pour ma comparaison finale, j’ai choisi le Quatuor Belcea dans leur coffret EMI de 2007 face aux Stanislas. Les minutages sont presque identiques pour les trois premiers mouvements, mais le Quatuor Belcea est nettement plus rapide dans le finale. J’ai beaucoup apprécié les Stanislas encore une fois. J’ai certes entendu quelques problèmes d’intonation, notamment dans ce finale, mais leur lecture est touchante et profondément sincère. L’enregistrement EMI mérite aussi l’écoute. Les Belcea, à l’époque, étaient au sommet de leur art et formaient un ensemble d’une grande virtuosité. La prise de son est également excellente.( ...)
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Philip Harrison ( juillet 2025)